Le projet Extermination touche à sa fin. Il pèse pas moins de 950’000 signes. Le blog restera ouvert pendant l’épreuve de la recherche d’un éditeur complaisant. En attendant les résultats de cette loterie cynique, un dernier extrait tiré du monologue du perroquet.

“L’univers est fait machine pour les enfants et les poètes ; vous n’y comprenez rien. Vous voyez le ciel, vous le regardez, son bleu vous éblouit, le soleil et le soir – les étoiles – vous voyez le ciel et vous ne songez qu’à le tirer, comme un chien, envoyer vos engins, vos missiles, tirer le ciel comme une chienne de vos pines de métal. Le monde, comme vous dites, le monde, pour dire c’est nous ; c’est tout, pas même un mot, pas même un nom, un sobriquet, pour le circonscrire, pour le contenir, le ciel pour le souscrire à votre médiocrité.
Dieu m’a donné des ailes ; vous m’aurez contraint à l’immobilité. Et vous, depuis toujours, condamnés à la poussière que foulent vos pieds lourds, vous convoitez l’impossible, la tête pointée vers le ciel, envieux, butés à vous blesser les orteils, vous crachez votre désarroi en direction de celui qui vous a faits – à son image, et votre égocentrisme s’est emparé d’un état universel, vous détachant du tout, vous rendant insignifiant dans un système que l’exception ne peut pas appréhender – sans comprendre que vos propres glaviots vous retombent sur la gueule. Pleurez, saignez, éjaculez, chiez, vous n’y changerez rien. Vos laides inventions, ces pâles pastiches de la création divine, vont s’écrasant dans vos fourmilières du ciel. Construire, modifier, manipuler, jamais vous ne saurez créer. A l’échelle de l’univers, vous n’êtes pas même un fléau – ce qui, d’une certaine manière, enorgueillirait la plupart d’entre vous. Pas même, non ; de la vermine, médiocre, ridicule, prétentieuse, sotte, fanfaronne, inutile, nauséabonde et merdeuse, perdue dans l’immensité d’un tout qui vous rejette à présent.”

Manuscrit – Infini 5

Le premier choc perfora l’édifice. L’explosion directe déchira une brèche dans la façade qui s’étoila à la manière d’un miroir aveugle. Le mur ébranlé tangua. De l’extérieur, on aurait dit que l’édifice allait s’effondrer ; malgré la violence de la déflagration, il tint bon. Les fenêtres volèrent en éclats ; les briques, dont la vénérable ancienneté avait été maltraitée par le temps et les éléments, se désolidarisèrent. Les éléments liants, le ciment et le gravier se désagrégèrent avant de se transformer en une bruine abrasive. Il y eut tout d’abord une gerbe de feu, comme un bouquet de fleurs, une éruption soudaine de flammes qui s’échappa de la brèche et illumina la rue électrique ; ensuite, une pluie de gravats arrosa les voitures, les badauds, les pavés ; enfin, quelques secondes plus tard, des éclats plus imposants chutèrent – des briques encore maintenues ensemble à la manière d’un Tetris anarchique et meurtrier.

Manuscrit – Loyauté 7

Le Red Light District dans toute sa majesté ; un décor théâtral gigantesque baigné de lumière rouge – une platitude accessible au premier regard dont le verni de surface ne résistait guère à celui qui faisait un pas en direction d’une pute ou d’un racoleur ; derrière le lisse des promesses, la violence des chairs déchirées, le plaisir coupable, l’humiliation gratifiante, et, à peine sorti de ces ventres à viande, encore tiède et humide, le bruit d’une grosse mouche bourdonnant dans la boîte crânienne, on tentait d’oublier les vitrines – vite, s’enfuir à présent – les caresses, les parfums, qu’une raccrocheuse vous proposait une nouvelle escale en territoire d’étals, la main tendue vers ce grand cirque boucher où les matassins du monde moderne s’entassaient avec complaisance. L’atmosphère elle-même suait.

Manuscrit – Wonderland 5

Toutes les heures, toutes les demi-heures, toutes les minutes, tourner, se retourner et se réveiller, malgré la clique pharmaceutique qu’elle se prendrait dans la gueule ; une question resterait — Pouvait-on encore dormir lorsqu’on prenait conscience de coucher avec des morts — ? Et lorsqu’elle s’en ouvrirait, elle le savait bien, le médecin sourcillerait.

Foutaise ! hurlerait-elle ;  je vais devenir folle – ! Et cette phrase tournait dans sa tête comme un charivari monochrome dont les wagonnets, ornés des couleurs d’un jeu de cartes fanées, éjectaient à chaque virage les illusions accumulés sur la route sinueuse d’une vie médiocre — On va faire en sorte d’accepter ce qui s’est passé. Il ne s’agira pas d’effacer cet événement tragique, parce qu’on efface rien, vous savez – et Joy avec ses vieux réflexes d’infirmière simulait patience et compréhension. C’était elle qui, quelques heures auparavant, rassuraient des êtres en fin de vie, coquille de chair à qui l’aberrante sagesse du monde moderne faisait croire que le vide, la sclérose de leur carne, la rétraction de leurs boyaux, n’étaient autre que le dernier stade de l’existence. Elle retrouvait dans le discours des urgentistes les termes, les intonations et les grimaces théâtrales qu’elle employait elle-même en présence d’un homme s’essoufflant sous sa machine respiratoire.

Rien ni personne ne pourrait effacer ça – elle ne l’accepterait pas. Le corps du vieillard, soudain fort comme un chêne, la fauchant dans l’espace noir éclaboussé de feu, les muscles devenus forts, plein d’une vie éphémère, et le choc sur le sol, le sifflement dans les oreilles, et l’odeur de la poudre qui vint chatouiller ses narines, langue bifide de vipère – la surprise passée — Je suis morte — Je suis vivante ? Le sang d’un autre coulait sur sa figure. Un dernier souffle, tiède, sur son front ; c’était fini. C’était tout – ?

Manuscrit – La ballade de John Playne 22

 

Aussitôt, Karl se redressa — Vous avez lu mes notes ? Les femmes se turent. Elles baissèrent la tête ; non pas honteuses, mais fières, assumant totalement les conséquences de leur acte impudique. Et chacune d’elle prononça quelques mots pour le rassurer.
On l’a lu.
C’est horrible.
Ne t’inquiète pas.
C’est magnifique.
On l’a lu.
Elles se turent à nouveau. Mais Karl regrettait que des yeux étrangers se fussent aventurés entre les lignes que la folie et la maladie lui avaient commandé de coucher sur le papier.
Personne ne devrait lire ça – il disait « ça » sans aucun sentiment dans la voix – personne ne devrait connaître ça. Les putes ne l’écoutèrent pas – il était trop tard, à présent – et lui posèrent la question — Est-ce que tu viens nous sauver ou nous condamner ? Alors Karl secoua la tête. On ne pouvait leur répondre. Ah quoi bon ? Il aurait voulu les rassurer, trouver une réponse à cela ; mais leur demande n’avait aucune sorte d’importance car — Personne ne viendra. Et cette absence de réponse en était une en soi.
Elles qui cherchaient depuis si longtemps toute sorte de justification à leur sort, à leur déchéance, à la cruauté du monde ; la soudaine concrétisation de l’absence leur sembla la plus juste des réponses. Les femmes de l’ère terminale l’acceptèrent tel qu’il était ; elles reconnurent en cet homme malade celui qu’elles attendaient depuis toujours. Elles s’agenouillèrent devant lui et demandèrent avec beaucoup de douceur le privilège d’être bénies par ses mains – – Elles qui avaient été éclairées par sa parole –
Karl tenta de se défendre. Il voulut reculer — C’est de la folie ; ces femmes étaient des folles.
Qui était-il – ? –
Elles le rassurèrent ; leurs lèvres de putes susurrèrent des mots aux accents maternels. Elles le cajolèrent, le réconfortèrent, et fermèrent leurs yeux alourdis comme pour l’amadouer et firent montre de leur humilité – – Louées ou damnées, elles acceptaient leur sort.
L’homme abdiqua.
Il leur dit de relever la tête. Elles présentèrent leur front fardé, lacéré, blanc et bubelé, ce tombeau de leur esprit, colline ultime sur laquelle, d’un doigt tremblant, Karl dessina une croix rédemptrice. Et lorsqu’il les eut touchées, elles se relevèrent en silence, nimbée d’un éclat de joie.

Extrait: La ballade de John Playne 21

Invités: Samuel Beckett et Buster Keaton: “FILM”

Manuscrit – Obscurité 3

Aucune d’elle n’était unique ; on en trouvait des copies dans toutes les rues tortueuses, dans les caniveaux et les égouts de toutes les villes, les bidonvilles, dans toutes les sociétés qui se disaient civilisées ou non, dans des hôtels miteux, dans des chambres de luxe, sur les sièges arrière des voitures, on les aimaient pour des fausses raisons, on les méprisaient, on leur donnait l’absolution ou on les haïssait, dans les coins obscurs, sous des draps maculés, dans des poubelles, abusées, violées, kidnappées, assassinées ; des cadavres, des morceaux d’elles-mêmes jetés aux ordures – –
Et chacune d’elle était unique ; un poème au monde finissant dans lequel l’humanité s’abîmait avec une absence de dignité qui donnait à ces femmes de rien des airs d’anges que les derniers décadents avaient reconnus comme leurs muses terminales auxquelles ils vouaient des œuvres illisibles, avant de disparaître dans leur propre pages — le reste suivrait bientôt.

Manuscrit – Feuille n°81 et 82 - Maze et Dix 10

2 pages de notes manuscrites qui constituent le développement du texte précédemment jeté sur ordinateur.

Manuscrit – La ballade de John Playne 19

Les lèvres écarlates de la putain s’ouvrirent lisses et brillantes sur la face d’ébène ; et malgré le déchaînement multicolore, quoi que teintées de rouge, des lumières électriques baignant le quartier, l’obscurité fondit sur Karl d’un seul coup.

Manuscrit – Table des matières

Etat d’avancement du projet extermination 2/3. Environ 600’000 signes.

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